La traversée Centenaire 1913-2013

Chapitre 1 – La préparation

Le Morane-Saulnier type G de Réplic’Air a réellement commencé son grand périple devant le mener en Tunisie, le vendredi 13 septembre 2013. Afin de rallier de Sud-Est de la France, le Morane devait déjà traverser la région toulousaine qui l’a vu naître. De Auch, son terrain d’attache lors de ses essais en vol, à Bourg-Saint-Bernard, ce petit saut de puce au-dessus de Toulouse est le début de sa transhumance avant le long vol vers Fayence, un peu plus au nord de Fréjus.

Fréjus, la ville côtière qui a vu partir Roland Garros cent ans plus tôt, devait rouvrir une piste en herbe temporaire sur l’ancienne base navale le jeudi 19 septembre suivant. Le mistral prévu pour tout le début de la semaine précipita le départ pour Fayence. Le samedi 14, peu après que la brume se fut dispersée, le Morane décolla et fut rejoint par deux de ses avions d’accompagnement pour effectuer une première traversée, celle de la France. Près de 500 km en vol, c’est le dernier véritable test. Le soir, l’avion était sur le terrain de vol à voile de Fayence où l’équipe le rejoindrait le lundi pour peaufiner sa préparation.

Quelques questions à Thomas qui a participé à la préparation de l’avion.

Quel était l’état d’esprit de l'équipe ?

Nous partions à l’aventure ! C’était un lundi matin : Laurent, Olivier et moi-même allions faire la route pour rejoindre le Morane qui nous attendait. Nous avions prévu nos vacances pour cet événement plusieurs mois auparavant. C’était un grand moment de joie pour tous, notre pari était déjà réussi avec l’avion prêt à traverser la Méditerranée. Nous étions dans un rêve éveillé.

Quels moyens logistiques ont été mis en place ?

Une camionnette prêtée par Clovis-Renault Truck nous a servi d’atelier ambulant pendant toute la semaine précédant le départ. Toile, peinture, huile… Nous avions aussi tous nos outils ! Je ne crois pas m’avancer en vous disant qu’on avait aussi le fer à repasser pour l’entoilage. Le problème allait être de se faire un kit miniature pour suivre le Morane en Tunisie.

En quoi ce convoyage était essentiel ?

Le convoyage était le dernier grand test qui allait nous rassurer avant de se jeter au-dessus de la Méditerranée. Il a ainsi permis de se mettre à l’abri du mistral à Fayence, de prendre le temps de peaufiner les réglages de l’avion avant de rejoindre Fréjus, de le nettoyer pour qu’il brille face aux caméras et appareils photo, de faire tout un tas de vérifications du comportement de la mécanique. Ainsi nous avons pu mesurer l’effet de la pompe scavenge : le Morane n’avait perdu qu’un demi litre d’huile en 5 h de vol… et je pense qu’il y en avait bien la moitié parterre dans le hangar.

Ce fut d’ailleurs notre grande frayeur quand, le dimanche [15], les gens du vol à voile nous avaient contactés pour signaler une fuite d’huile (chose inhabituelle pour un planeur) : cela s’est avéré être parfaitement normal.

Après trois jours de préparation, le jeudi 19 septembre, le Morane-Saulnier type G se posa à Fréjus, point de départ de la première traversée de la Méditerranée effectuée par Roland Garros le 23 septembre 1913. La base aéronavale de Fréjus, récemment convertie en base nature, allait retrouver pendant quelques jours ses racines aéronautiques.

L’avion fut rapidement rangé dans un hangar de la base nature qui accueillait le salon de l’auto de Fréjus, organisé chaque année à cette période. Pendant trois jours, les membres de Réplic’Air ont ainsi pu expliquer aux nombreux visiteurs les raisons de la présence d’un avion dans un salon automobile. Si certains étaient amusés et curieux de voir un avion conçu 100 ans plus tôt dans un salon d’automobiles neuves, d’autre étaient venus spécialement pour le voir et en savoir plus sur la traversée qui se préparait. C’était vraiment une très bonne surprise pour tous les bénévoles de l’association !

Réaliser que notre histoire été suivie de près par de nombreux passionnés, les voir heureux de pouvoir s’approcher de la machine que nous avions construite faisait naître en nous beaucoup de joie et de fierté. C’est avec un grand plaisir que nous faisions découvrir notre projet et que nous recevions des encouragements en vue de la traversée qui approchait.

Le grand jour se rapprochait à vitesse grand V !

Chapitre 2 – La traversée

Dimanche 22 septembre, c’est le grand jour. Les prévisions météo sont excellentes, l’avion et le pilote sont prêts, c’est l’heure de vérité pour toute l’équipe !

Le réveil est matinal : 4 h du matin. Tout le monde souhaite avoir le temps de vérifier une dernière fois son avion et de se préparer dans les meilleurs conditions à une longue traversée. Vers 7 h 30, le Morane-Saulnier est sorti du hangar et préparé pour le vol. On est dimanche, il est très tôt, le soleil se lève à peine, et malgré tout la foule est là ! Les gens ne voulaient pas rater ça… Les services de l’ordre tentent de canaliser la foule vers les aires réservées au public. L’excitation est à son comble !

L’avion est placé sur la piste en herbe, Baptiste embrasse une dernière fois sa femme et son fils avant de s’installer à bord de l’avion. Le moteur est brassé, le robinet d’essence est ouvert et les magnétos sont mis sur ON. Tout est prêt, Paulo lance l’hélice à la main et le ROTEC R2800 se met à tourner.

Baptiste laisse tourner le moteur quelques minutes pour que la température de l’huile augmente avant de faire les essais moteur. L’excitation dans l’attente de voir le Morane décoller était telle que ces quelques minutes nous ont semblé interminables. Les quatre avions d’accompagnement prenant beaucoup de temps pour décoller, le pilote du Morane doit patienter.

8 h 20, Baptiste met les gaz, tout le monde retient son souffle. L’avion est lourd, très lourd, chargé de quelques 200 litres de carburant, de quoi rejoindre la Tunisie avec une marge de sécurité suffisante. Après une course de quelques dizaines de mètres, le patin de la béquille se lève, l’avion est en ligne de vol et prend de la vitesse. Les secondes qui suivent sont magiques : Baptiste tire sur le manche et l’avion décolle sur les traces de ses pionniers !

Les sentiments se mélangent dans l’esprit de tous les membres de l’association : un immense soulagement et une grande joie de le voir s’éloigner à l’horizon, beaucoup d’anxiété en pensant aux 8 heures de traversée à venir et déjà un peu d’impatience de le voir arriver en terre africaine.

Quatre avions (3 Piper et un ULM CTLS) sont chargés de suivre le Morane pendant ce périple. Leur mission consiste à assurer la sécurité de l’avion et à soulager son pilote de la navigation et des communications avec le contrôle aérien. Les 3 Piper étant obligés de s’arrêter à Figari (en Corse) pour un ravitaillement, seul l’ULM CTLS resta en permanence aux côtés du Morane-Saulnier type G.

Le vol débute sans histoire, les 5 avions en formation montent à une altitude de croisière de 6 000 pieds et se dirigent vers la Corse. À l’approche des côtes corses, alors que les 3 Pipers quittent la formation pour se diriger vers Figari, le Morane et le CTLS sont autorisés par les contrôleurs aériens à longer le littoral vers la Sardaigne.

Soudain grosse frayeur, Baptiste annonce une fuite d’huile, puis non, une fuite d’essence. Le stress grandit dans le CTLS. Après vérification gustative, c’est bien de l’huile, mais finalement ce ne sont que quelques gouttes qui perlent. On continue.

Le relief corse s’éloigne et le convoi attaque le survol de la Sardaigne. De gros nuages se profilent. Que faut-il faire ? Passer au-dessus ? Non, les nuages sont vraiment trop hauts. Heureusement, c’est à ce moment précis que deux Beechcraft, effectuant la traversée depuis Cannes avec une partie de l’équipe à leur bord doublent la formation constituée du Morane-Saulnier type G et du CTLS. Les nouvelles sont rassurantes, l’espace entre les nuages permet le passage et un grand ciel bleu se cache derrière.

Finalement, c’est aux environs de Cagliari que les 3 Piper réussissent à réintégrer la formation. C’est la dernière ligne droite, et non des moindres, puisqu’il s’agit maintenant de passer plus de 2 heures au-dessus de la Méditerranée avant de voir le littoral africain apparaître. Le ciel est dégagé et un léger vent du nord aide la formation à avancer vers le sud. Quelques dizaines de minutes avant l’arrivée sur Bizerte, 2 des Piper quittent la formation pour être présents au sol à l’arrivée du Morane.

Après 7 h 20 de vol Baptiste commence à discerner la ville de Bizerte. Le Morane-Saulnier type G vole toujours aussi bien et s’autorise un passage dans le chenal de Bizerte, les contrôleurs du ciel tunisien ayant libéré l’espace aérien : « le ciel est à vous » fut le message que purent entendre tous les pilotes d’escorte. Nils prend les devants dans son Piper et se présente pour l’atterrissage pour vérifier les conditions de vent au sol. Tout est ok. Il remet les gaz et laisse la place au Morane. Baptiste se présente et effectue un atterrissage parfait sous les yeux d’une foule importante. Dès que l’avion s’arrête, toutes les personnes présentes se ruent vers l’appareil et veulent être prises en photo avec le pilote qui, malgré ses 8 h de vol, affiche un large sourire.

C’est fait, 100 ans -1 jour après le vol historique de Roland Garros, Réplic’Air a réussi son pari de rééditer l’exploit de l’un des pionniers français de l’aviation.

Les trois jours suivants seront consacrés aux cérémonies protocolaires avec les autorités tunisiennes. L’avion sera présenté à différents endroits avant d’être démonté, amené par convoi militaire dans le port de Tunis et chargé dans un bateau affrété par Airbus (le Ville de Bordeaux), qui assure l’acheminement des pièces d’avions construites dans les villes du bassin méditerranéen vers le port de St-Nazaire.

Le vendredi 4 octobre, le Morane-Saulnier type G est de retour à Auch ; le 5, l’équipe le remonte, et le 6, il est présenté pour la première fois en vol aux Rencontres aéronautiques et spatiales de Gimont. L’équipe de Réplic’Air peut enfin prendre un peu de repos et penser à ses nouveaux projets.

Chapitre 3 – L’avis du pilote

Quelques questions à Baptiste Salis :

Quand Réplic’Air t’a proposé les commandes du Morane pour la traversée : La décision a-t-elle été facile à prendre ?

Oui ce fut très facile ! En fait j’avais déjà prévu de le faire avant que Réplic’Air ne me le propose.

Quelle a été ta réaction ?

J’ai été surpris.

Celle de ton entourage ?

Ils n’avaient pas vraiment le choix : l’idée ayant déjà été évoquée précédemment. Il y avait tout de même un peu d’inquiétude mais surtout de la compréhension de leur part face à un tel challenge.

Comment t’es-tu préparé pour ce vol ?

Le vol test de 5h avec le Morane-Saulnier type G de Réplic’Air a été la principale préparation en plus d’un peu de régime. Il faut dire que j’ai plutôt l’habitude de voler la tête au vent et avec AVA (Aero Vintage Academy), je passe facilement 5h assis dans un avion les jours de weekend.

Comment décrirais-tu ton vol ?

C’était un vol Extraordinaire, Passionnant et Magique !

Le décollage fut assez compliqué avec le vent de travers. Les commandes étaient en coin pour le garder stable tout en jouant avec la dérive. C’était chaud !!! Le vol quant à lui s’est bien déroulé, il n’y avait pas de monotonie, toutes les demies heures quelque chose à faire : les changements de réservoir, on quitte la Terre, on cherche la Corse, on la surveille, on la quitte puis on cherche la Sardaigne, et aussi de suite. Le plus dur était de garder le contrôle de l’avion tout en essayant de réussir à soulager sa vessie…

Il y eu un moment d’incertitude lorsque je me suis aperçu d’une légère fuite d’huile. Aussi, le passage de la Sardaigne fut le plus dur psychologiquement avec la fuite d’huile que je surveillais mais aussi les cumulus qui devenaient énormes devant nous. C’était la peur des turbulences avec un avion comme celui-ci : les ailes sont très flexibles et les mouvements de winglets sont assez impressionnant vu du cockpit.

Au final, c’est le soulagement d’être atterri, de pouvoir se dégourdir les jambes malgré l’épuisement. J’étais content d’avoir réussi ce challenge techniquement et personnellement. Une grande fierté de l’avoir fait.

Quelles ont été tes sensations au cours du vol ?

Aucune excitation, par contre beaucoup de joie à la vue de la côte africaine ; il restait alors tout de même une heure de vol à faire mais a ce moment tous les soucis était derrière avec les nuages et la fuite d’huile ! Plus rien ne pouvait nous faire échouer. Il y eu du stress aussi pendant le vol avec cette appréhension de la panne en permanence.

Que retiens-tu 1an après cette aventure ?

De la flotte à perte de vue !!! et ce réservoir qui brillait devant moi. Puis l’arrivée de l’Afrique quand elle est apparue à mes yeux ! Rien que d’en parler j’ai les images qui me reviennent et l’émotion qui monte! ça restera un des grands moments de ma vie.

Recommencerais-tu ce genre d’aventure si on te le proposait ?

Sans doute Oui ! Un autre challenge et non le même. Ça reste notre passion… Par contre la traversée de l’Atlantique en monomoteur : Non ! Plutôt un tour du monde à la Howard Hughes ou une traversée de la Cordillères des Andes